arsenic

Il y a maintenant quelques mois je vous faisais partager mon questionnement sur l'habitude prise, par les studios hollywoodiens, les auteurs de bande-dessinées et les réalisateurs de série, de représenter le XIXe siècle dans des tons à dominante bleu.
Malgré quelques hypothèses, je n'avais pas trouvé d'explications qui me satisfassent.

Et bien, je viens de découvrir que, si le XIXe siècle devait avoir une couleur en particulier, elle serait probablemant, non pas bleue, mais verte.

En effet, pour la "nouvelle" classe moyenne et citadine du Londres victorien, il était de "bon ton" et fort agréable, de décorer son intérieur de "vert de Scheele" (Karl Wilhelm Scheele fut l'un des plus grands chimistes expérimentaux du XVIIIe siècle, responsable des travaux novateurs de l'oxygène et d'autres gaz et acides). Et donc, ce vert fut très largement utilisé, du papier peint, au tapis, en passant par les tissus d'ameublement, les bougies, les jouets ou les livres, par exemple.

"Home Sweet Home".

Détail intéressant sur le suscité "vert de Scheele", son composant est l'arsénite de cuivre, qui est fabriqué à base d'arsenic… et pas qu'un peu…
Ainsi Henry Letheby (1816 – 1876) agent de santé public, menant l'enquête suite à la mort de quatre enfants dans le district de Limehouse (quartier dans l'est de Londres), découvrit que la chambre des enfants avait été tapissée de papier vert peu de temps avant leurs décès. Analysant ledit papier, il trouva que celui-ci contenait "3 grains par pied carré (Res Medica 2013, 21(1), pp.76-81)", ce qui correspond à 0,1944g par 304,8 mm2 ce qui est déjà une dose létale. Ce qui nous fait 0,63778 g contenu dans 100m2 de ce papier peint tellement en vogue à l'époque.
Je n'ose imaginer combien de tonnes d'arsenite de cuivre  couvraient les murs des habitations londoniennes… Enfin ce n'est pas comme si ce papier peint, en s'usant, laissait des particules en suspension dans l'air… Si ? Ah…
Ainsi Simon Garfield, dans son livre "Mauve: How One Man invented a Color that Changed the World. London: Faber & Faber, 2001; New York: W. W. Norton, 2001." nous rapporte, que dans le milieu des années 1860, au Guy's Hospital de Londres on avait présenté à un chirurgien de nombreux patients souffrant de maux de paupières, des lèvres, des poumons et de gorge. Il fut ainsi le premier à isoler une cause unique. Tous ces patients avaient chez eux un type de papier peint vert bon marché, décoré de feuillage et de fleurs, le motif étant constitué d'un épais relief d'arsénite de cuivre. Sous la chaleur ou l'usure du brossage et du nettoyage, les particules de poussière les auraient lentement empoisonnées.

L'assassin sur les murs…

Un autre cas, plus ancien, eu un certain impact historique. En 1815, suite à sa défaite de Waterloo (dont le bi-centenaire, le 15 juin, n'est  pas passé inaperçu en France… Ainsi maintenant, glorifie-t-on même les défaites…) face au duc de Wellington, Napoléon Ier fut-il exilé sur la minuscule île volcanique, de Sainte-Hélène, dans l'atlantique sud. "Hébergé" par des britanniques, il semble plausible, comme l'a proposé le Dr David Jones, lors d'une émission de radio diffusée par la BBC en 1980, que son papier peint fut vert (déjà, tellement à la mode, même côté français, avec notament le vert impérial). Et, comme l'a découvert en 1893, le biochimiste italien Bartolomeo Gosio (qui avait identifié plus de 1000 empoisonnements à l'exposition d'arsenic à cause du vert de Scheele), si le papier peint contenant du vert de Scheele devient humide, puis moisit, cette moisissure mêne à un processus chimique où le papier tend à se débarrasser de l'arsénite de cuivre. Il se converti alors, en une forme de vapeur d'arsenic, un mélange d'arsine, diméthyle et triméthyl arsine qui est très toxique.
Il semblerait donc probable que Napoléon Ier, mort en 1821, fut en réalité empoissonné par… son papier peint.

Mais pour en revenir à la couleur froide et idéalisée du Londres victoriens, il y a fort à parier que consciemment ou non, ces quelques milliers de malades et de morts aient suffisamment marqués les esprits pour que le Londres du XIXe siècle, que l'on veut voir, se pare de couleurs froides comme l'est ce vert si funeste. Vert toxique et bon marché, qui fut pour bien des familles synonyme de longues agonies menant à une mort douloureuse au nom de la mode et du profit.

A bientôt
Bruno